Rechercher
  • passagers des sciences

[Questions/Réponses] Glaciers et climat - partie 2

Vincent Favier a réalisé plusieurs missions de suivi du glacier Cook à Kerguelen, souvenez-vous, il a répondu à vos questions dans ce post.

Cette année, il est reparti en Antarctique entre décembre 2018 et février 2019. Il nous explique cette mission et répond à une nouvelle série de questions sur les glaciers et le climat.

Glacier à Kerguelen - crédit: PA Vivet / IPEV
Sur quelle zone, avec quels objectifs, êtes-vous parti? Quels types de mesures avez-vous faites sur place ?
© Vincent FAVIER/LGGE/CNRS Photothèque

Je suis parti en Terre adélie, c'était ma 8ème mission en Antarctique. Je suis parti pour le programme GLACIOCLIM-SAMBA que je coordonne. Ce programme vise à détecter l’impact de l’évolution du climat sur la quantité de glace accumulée en Antarctique, continent positionné à l’extrême sud du globe. Là-bas, la quantité de glace est si grande, que le niveau des mers s’élèverait de 57m si elle venait à fondre en totalité. Depuis 2007, je pars pratiquement chaque année, afin de savoir si la glace a commencé à fondre comme c’est le cas dans nos régions, ou bien si la neige continue de s'accumuler. J'effectue des mesures météorologiques à l'aide de station automatiques, et des mesures d'accumulation sur de neige sur de grandes distances à l'aide de simples piquets (pour évaluer la neige qui s'est accumulée) et de carottages (pour évaluer la densité de la neige).



Lors de la dernière campagne, un documentaire a été tourné sur cette mission : « Le poids de l'Antarctique » de Marjorie Cauwel. Trailer ci-dessous et le film peut être vu en replay.




Vincent Favier répond aussi à une nouvelle série de questions posées sur le forum par des lycéens.

Pourquoi les zones au climat polaire sont-elles différemment affectées que les autres zones terrestres par le réchauffement climatique ?

L'Arctique est caractérisé par la présence d'un océan dont la surface gèle en hiver. En été, la banquise recouverte de neige réfléchit les rayons du soleil, ce qui limite le réchauffement de la surface. En cas de fonte de la banquise, le rayonnement solaire n'est plus réfléchi, il est absorbé par l'océan ce qui accélère le réchauffement. La baisse d'enneigement des surfaces terrestres autour de l'océan produit le même effet. Nous constatons ainsi une amplification du réchauffement climatique aux hautes latitudes dans l'hémisphère nord.

Dans l'hémisphère sud, c'est un peu plus compliqué car on a affaire avec un continent, recouvert d'une épaisse calotte. Il y fait très froid, trop froid pour que la calotte fonde massivement en sa surface. De plus, paradoxalement, un refroidissement en surface de l'Antarctique de l'Est a été observé au cours des dernières décennies, en raison de l'existence du trou d'ozone. L'Antarctique de l'Ouest et la péninsule Antarctique connaissent par contre un réchauffement assez fort, généralement associé à une augmentation des entrées d'air d'origine marines.

Je me demandais, si la fonte des glaces, tel que le glacier Ampère, engendrait une hausse particulière du niveau des océans ces dernières années ? Quels sont les conséquences de la fonte des glaciers en général ?

Toute glace posée sur un continent fera augmenter le niveau des mers si sa masse diminue en raison de sa fonte. La glace flottante des plateformes de glace et langues émissaires, des icebergs, et de la banquise, pour lesquelles le poids n’est pas exactement compensé par la poussée d'Archimède, elles ne font pas augmenter le niveau des mers en fondant. La perte de masse d'un glacier de montagne comme le glacier Ampère fait donc augmenter le niveau des mers.  Par contre, il faut bien faire attention à regarder son bilan de masse et non sa fonte. Le bilan de masse d'un glacier est le bilan comptable entre les entrées (essentiellement les précipitations neigeuses) et les sorties (en l'absence de largage d'icebergs, les sorties sont essentiellement la fonte et la sublimation). Le bilan de masse est un peu comme un compte en banque, lorsque les sorties dépassent les entrées alors le glacier perd de la masse. S'il perd de la masse, alors sa fonte fait augmenter le niveau des mers.

Mais il peut y avoir d'autres conséquences de la fonte des glaciers, par exemple:

  • le recul fait apparaître des surfaces plus sombres, qui chauffent au soleil, ce qui accélère le réchauffement

  • l'altitude d'un point en surface du glacier va baisser en altitude, il fera donc plus chaud en surface du glacier.

Serait-il possible d'ensemencer les nuages avec de la glace carbonique (ou de l'iodure d'argent) afin d'augmenter les précipitations pour alimenter les glaciers ?

L'efficacité de cette technique n'a jamais été prouvée de façon claire et nette sous nos latitudes car il existe suffisamment de noyaux de condensation dans l'air pour créer des nuages et des pluies, mais aussi parce que les processus atmosphériques sont très complexes. En Antarctique, l'air étant très pur, donc présente peu de noyaux de condensation. Il n'est pas absurde de penser qu'en rajouter dans l'air pourrait provoquer plus d'accumulation de neige, donc un bilan positif. Néanmoins, le continent est si grand qu'il est inimaginable d’ensemencer les nuages de cette façon. Et puis il y aurait de potentiels impacts négatifs sur l'albédo de la neige (son pouvoir réfléchissant). En effet, la neige de l'Antarctique est très pure et n'absorbe pratiquement pas de rayonnement dans le visible. Mettre des particules dans l'air pourrait "salir" la neige et réduire son albédo ce qui est l'effet inverse de ce qui serait attendu.

De plus ces nuages ne permettraient-ils pas de diminuer la réverbération et donc de prolonger l’espérance de vie des glaciers?

Attention, les nuages bloquent le rayonnement de courtes longueurs d'onde (rayonnement que l'on voit) mais produisent un rayonnement de grande longueur d'onde vers le bas (infrarouge). En Antarctique, une augmentation des nuages a tendance à renforcer l'apport vers la surface car le rayonnement solaire est faible en moyenne sur l'année. L'effet pourrait donc être là encore contraire à ce qu'on attend : il se pourrait que cette manip fasse fondre l'Antarctique. Dans le cas de la calotte Cook, l'effet d'écran aurait plus de sens, car le rayonnement solaire à la latitude de Kerguelen est plus fort, mais là encore, je ne pense pas que cela jouerait de façon significative.

Enfin, il ne faut pas oublier que pour ensemencer il faudrait envoyer des avions pour pulvériser les noyaux de condensation, or le principal problème des glaciers est le réchauffement climatique. Je ne suis pas certain que faire voler des avions supplémentaires soit à conseiller dans le cas présent. Il serait donc préférable d'éviter les causes du réchauffement plutôt que d'essayer d'en réduire les effets.

Glacier Ampère, Kerguelen - crédit Bruno Marie

Lors de l'étude du glacier Ampère de l'ile de Kerguelen et de sa fonte, avez-vous détecté des rejets de gaz du glacier (comme du méthane) ?

Il ne s'agit pas de permafrost (pergélisol) qui fermenterait au moment de sa fonte, comme on peut le voir en Sibérie. Il s'agit d'un glacier et les gaz contenus dans la glace ont la même concentration que l'air extérieur au moment où la glace s'est formée. L'air contenu s'y trouve en faible quantité, et présente les concentrations du passé, donc avec des parts en CO2 et CH4 inférieures aux valeurs actuelles. Enfin, les quantités d'air sont très faibles et ne jouent pas sur le réchauffement atmosphérique.

Et plus généralement, pensez vous que si la fonte des glaces au niveau mondial continue, les gaz piégés dedans s'échappent et accélèrent encore plus ce réchauffement ?

Non, car les concentrations en CO2 sont inférieures aux concentrations actuelles.


Séance questions/réponses réalisée le 15/10/2019. Merci à Vincent Favier pour sa disponibilité.

139 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout